Les portes d'Eliandre

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 La Vouivre

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Martinee
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MessageSujet: La Vouivre   Dim 15 Déc - 18:46




Ce conte nous emmène aux environs de 1750, un siècle avant la prise d’habits des religieux Bénédictins du Monastère de la Pierre-qui-Vire, fondé par le Révérend Père Muard à mi-distance de Saint Léger en Morvan(*) et de Quarré les Tombes.

A cette époque, dans ce coin désert et farouche se dressait un ancien autel druidique, constitué d’énormes pierres superposées.

En retrait du village de Saint Leger, habitait une femme dont l’avarice opiniâtre était connue de tous. Née pauvre, la vie de «la Vilaine» (car on la surnommait ainsi) avait basculé, le jour où par une habile tromperie, elle avait épousé un homme riche. Les mauvaises langues colportaient que « La Vilaine » avait encore aidé le sort lorsque, au printemps, son mari était mort en lui laissant toute sa fortune. Ce brusque changement de condition avait encore avivé son désir immodéré d’argent. Devenue riche, elle méprisait les pauvres, se montrant incapable d’un geste de bonté.

Restée veuve, vivant avec son fils Pierre, un gentil garçon d’une douzaine d’années, elle inspirait néanmoins ce respect que confère l’argent dans nos campagnes. Ses journées se passaient en rêveries et elle se complaisait dans des chimères où son fils était voué aux plus brillantes destinées, dans des villes qu’elle lui dépeignait comme merveilleuses. Le petit Pierre, lui, ne comprenait pas vraiment les beaux discours de sa mère, plus occupé à penser à ses jeux.

En classant quelques papiers après la disparition de son mari, comme on le fait naturellement au décès d’un proche, elle avait fait la découverte d’un parchemin qui indiquait clairement la présence d’un trésor, à une lieue à peine de sa maison. Le document, à qui « La Vilaine » avait immédiatement attribué une authenticité certaine, faisait état d’un trésor fabuleux, à l’endroit précis ou de grosses pierres étaient superposées. L’une d’elles basculait tous les ans pendant la première nuit de Novembre, libérant ainsi un passage qui permettait l’accès à une salle souterraine remplie d’or et de pierres précieuses.

Mais le parchemin indiquait également l’existence d’un gardien du trésor ; il s’agissait, d’après la description, d’un monstre mi-serpent, mi-dragon : la « Vouivre ». Son corps était couvert d’épaisses écailles qui la rendait invulnérable, et son énorme gueule, d’un rouge vif, crachait le feu. Le monstre se déplaçait en rampant ou en volant avec une rapidité surprenante et un bruit caractéristique dû à ses écailles. Le document précisait que la « Vouivre », animal diabolique veillait jalousement sur son trésor, et qu’aucun de ceux qui s’étaient risqués à l’intérieur de son antre n’étaient réapparus. Elle sortait de son repaire une fois par an, pendant la première nuit de Novembre, (début de la période ou les nuits se rafraîchissent), certainement pour apaiser le feu intérieur qui la dévorait. La légende faisait aussi allusion, pour expliquer cette date, à une ancienne fête Gauloise, le Samain, fête ou les Dieux assuraient la liaison entre les Vivants et les Morts. La Vouivre, incarnation du mal, était-elle dérangée par la présence de quelque esprit ?

« La Vilaine » qui, après avoir lu et relu le parchemin, avait d’abord frissonné à chaque évocation du monstre, faisait maintenant appel à sa raison ; comment une telle « chose » pouvait elle exister ? Ne s’agissait-il pas plutôt d’une légende rapportée ici pour faire peur aux plus téméraires ? Plus le temps passait, et plus elle se disait que cette « Vouivre » ne pouvait pas exister, concentrant toute son attention sur la description qui était faite du fabuleux trésor.

De sorte que, tout naturellement, lorsque la fin Octobre approcha, la femme avait pris sa décision : la prochaine nuit de Toussaint, elle irait à la découverte du trésor tant convoité.

Bien sûr, il n’était pas question de laisser le petit Pierre seul. Aussi, dès que la nuit fut tombée « la Vilaine » accompagnée de son fils prenait la direction opposée au village, empruntant le chemin qui mène aux vestiges de l’autel druidique. La nuit était claire et froide, confortant encore la femme dans sa décision.

Le trajet jusqu’à l’endroit supposé du trésor ne comportait pas de difficultés, hors la luminosité réduite de cette nuit étoilée. « La Vilaine » marchait prestement, tirant son fils par la main, tant sa hâte et son excitation étaient intenses. Les grosses pierres superposées apparaissaient déjà, éclairées par la lune : la vision nocturne de l’endroit saisit la femme, qui pour la première fois douta de son entreprise. Quelque chose de surnaturel émanait de ces lieux : était-ce les vestiges de cet autel qui témoignait des croyances remontant à la nuit des temps, ou simplement la présence de la « Vouivre » ?

L’endroit était pourtant désert, pas la moindre trace d’un monstre. La femme et l’enfant firent donc le tour de l’édifice. La Vilaine était au comble de l’excitation ; son cœur cessa de battre lorsqu’elle constata qu’en pivotant, l’une des pierres avait libéré un passage. La légende du parchemin s’avérait exacte !

La femme cacha son fils dans une niche formée par deux énormes rochers, à une vingtaine de mètres de là, et ravivant la flamme de sa lampe à pétrole, elle se présenta à l’entrée du souterrain : un court raidillon débouchait dans une caverne. La femme se figea devant un spectacle inattendu: là, éparpillées à ces pieds se trouvait une multitude de pièces d’or. Etalant son manteau par terre « La Vilaine » commença à y entasser l’or, raclant le sol de ses mains avec avidité. Toute à son travail, elle se félicitait de sa hardiesse. Comme elle avait bien fait de ne pas croire à cette histoire de monstre ; le trésor était là, à ses pieds et elle n’avait qu’à se baisser pour faire une véritable moisson de pièces d’or. Ses rêves les plus merveilleux lui revenaient en mémoire : une existence bourgeoise pour elle et son fils, dans des maisons luxueuses et des villes illuminées…

C’est à ce moment qu’un vrombissement la tira de sa rêverie ; le bruit, que la femme ne parvenait pas à identifier, semblait s’amplifier et se rapprocher. Effrayée, elle rassembla les quatre coins de son manteau, formant ainsi un baluchon contenant son trésor, prit sa lampe et se précipita vers le passage par lequel elle était entrée. La lune était masquée par un nuage et « La Vilaine » scrutant l’obscurité ne put distinguer des alentours, que les quelques mètres éclairés par le halo de sa lampe. Pressentant un danger, elle décida de retrouver son fils dans sa cachette et entreprit donc de contourner l’édifice. Le bruit, qui devenait oppressant, et lui semblait maintenant provenir des entrailles de la terre, cessa brusquement en même temps que retentissait un vacarme assourdissant : la femme comprit à ce moment que la pierre venait à nouveau de pivoter et que le passage s’était refermé. Elle courut jusqu’à la cachette où elle pensait retrouver son fils, mais celle-ci était vide. Appelant son enfant, elle chercha à la lueur de sa lampe un autre rocher : tout s‘était passé si vite ; elle aurait pu confondre. Non, elle en était maintenant certaine, c’était bien là qu’elle l’avait caché ; elle lui avait pourtant recommandé de l’attendre et de ne pas bouger.

Il aura eu peur de « ce bruit » , pensa-t-elle, et sera rentré seul à la maison. Se raccrochant à cette idée, essayant de se rassurer, elle commença le chemin du retour. Son manteau en forme de baluchon lui pesait lourdement et elle prit peu à peu conscience du froid glacial qui régnait : aussi sa progression ne fut-elle pas aussi rapide qu’elle l’aurait souhaité. Arrivée chez elle, son premier mouvement fut de se ruer dans la chambre de son fils, qu’elle trouva vide. Hélas, après avoir fouillé la maison et appelé plusieurs fois, elle dut se rendre à l’évidence : son enfant avait bel et bien disparu.

Folle d’inquiétude elle résolut d’attendre le jour pour retourner à l’endroit de la découverte du trésor et retrouver la trace de son fils. Pour tromper son angoisse, elle décida de mettre son or en sécurité. Elle avait posé son baluchon à terre en rentrant et elle le retrouva près de la porte. Il lui sembla qu’elle allait défaillir quand elle constata que les pièces d’or s’était transformé en pierres et elle pressentit aussitôt quelque diablerie.

La suite des évènements ne fit que confirmer ses doutes, car malgré ses recherches et ses appels, une semaine, plus tard l’enfant demeurait introuvable. Chaque jour pendant un mois elle retourna à l’endroit ou son fils lui avait été enlevé, et implora le ciel de lui rendre son enfant. Puis, terrassée de douleur et réalisant alors avec peine ce qui lui arrivait, elle resta cloîtrée chez elle, et pendant de longues semaines on ne la vit pas au village.

Enfin un jour elle se résolut à rendre visite à une vieille femme qu’on disait un peu sorcière. Celle ci l’accueillit froidement en lui disant connaître le motif de sa visite. « Tu as été punie, lui dit-elle. La Vouivre t’a pris ton enfant. Il te sera rendu dans un an, jour pour jour, à l’endroit même où il a disparu, mais il te faudra devenir différente, si tu veux le revoir ».

Le message était clair et la femme pris peu à peu conscience de l’aveuglement auquel sa cupidité l’avait conduit. Petit à petit, on la vit de nouveau au village venir aider les plus démunis et soutenir ceux que le malheur avait durement éprouvé. Mieux, elle n’hésita pas à faire preuve de générosité et son visage perdit bientôt l’air hautain et méprisant qu’on lui connaissait auparavant.

Aussi un an plus tard, lorsque la nuit fut tombée, la femme était-elle au rendez-vous, le cœur serré de contrition. Arrivée face à l’autel druidique, elle appela le prénom de son fils, espérant au plus profond d’elle même que le miracle allait se produire. Elle constata que cette fois encore le passage était dégagé, permettant l’accès au trésor, et elle ne put retenir un cri lorsque son enfant apparut à l’entrée de la caverne. Elle le prit dans ses bras, réalisant à cet instant qu’elle tenait là son véritable trésor. Le petit Pierre, lui, ne semblait pas avoir été affecté par cette séparation et il parla à sa mère comme s’il venait juste de la quitter. Il semblait néanmoins avoir légèrement grandi.

La femme et son fils reprirent une existence paisible, allant tout deux au devant des plus nécessiteux pour les aider… et la Vilaine perdit peu à peu ce surnom qui désormais lui convenait si mal.


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Ceregorn
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MessageSujet: Re: La Vouivre   Sam 21 Déc - 11:05

J'ai trouvé cela passionnant Martinee, et quelle belle leçon de vie

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Martinee
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MessageSujet: Re: La Vouivre   Sam 21 Déc - 11:17

Merci Ceregorn
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Olothiel
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MessageSujet: Re: La Vouivre   Dim 22 Déc - 9:57

Merci Martinee pour ce charmant conte.

Je vous propose un petit supplément sur la vouivre :

La Vouivre est une des plus célèbres des légendes de Franche-Comté. Elle est mentionnée dans tous les ouvrages du folklore comtois, qui attestent qu’elle était au XIXe siècle fortement ancrée dans les croyances populaires et largement répandue ; elle a été retenue par tous les auteurs de recueils de contes et légendes ; elle n’a cessé d’inspirer les romanciers, les poètes et les artistes.

L'origine du mot Vouivre est tout simplement issu du latin vipera : la vipère, le serpent.

Animal fantastique et légendaire, la Vouivre est insaisissable, aussi changeante dans sa forme et dans ses mœurs que l’inconscient des peuples et l’imagination des conteurs sans lesquels elle n’a pas d’existence. On peut cependant retenir quelques traits caractéristiques, permanents, qui forment comme le noyau de la légende.

La Vouivre est souvent décrite conformément à l’étymologie du mot, est un serpent. Sa taille est variable : de quelques dizaines de centimètres à plusieurs mètres de longueur.
Rarement pourvue de pattes, elle possède toujours deux grandes ailes de chauve-souris qui lui permettent de voler.
Mais ce qui la caractérise surtout, c’est qu’elle porte au front ,soit dans une cavité du crâne, soit à l’extrémité d’une sorte d’antenne griffue, une énorme pierre précieuse d’une valeur inestimable, le plus souvent un rubis, appelé “escarboucle”, parfois un diamant, et d’un éclat tel que lorsque la Vouivre vole, la nuit, elle laisse derrière elle comme une traînée de feu.
Elle dépose cette escarboucle sur la rive, qu’elle cache dans la mousse, une touffe d’herbe, ou sous une pierre, avant de boire ou de se baigner ; c’est à ce moment-là seulement qu’on a des chances de s’en emparer : alors la fortune de l’audacieux est faite. Mais si la Vouivre surprend le voleur, sa vengeance est terrible.  


Mœurs :

La Vouivre passe la plus grande partie de son temps sous terre. Son repaire peut être un trou qui s’ouvre à même le sol, une caverne au flanc d’une falaise, ou le souterrain d’un château en ruines. Mais elle fréquente aussi les milieux aquatiques : rivière tranquille miroitant sous les feuillages, étang paisible au milieu d’un bois, source courant sous la mousse ou s’étalant dans un bassin de pierre, parfois même fontaine en plein cœur d’un village. C’est là qu’elle va boire ou se baigner.

La Vouivre n’est pas un animal vagabond. Elle a ses habitudes. Ses déplacements se limitent le plus souvent à se rendre de son repaire au lieu propice à ses ébats aquatiques. Parfois, elle vole d’un donjon ruiné à un autre, ou tournoie au-dessus d’un clocher, ou se laisse aller un temps au fil de l’eau. Ses sorties sont régulières. C’est tous les soirs qu’elle surgit, à heure fixe, pour aller se désaltérer.

Tant qu’on ne la provoque pas, la Vouivre n’est pas un animal dangereux. Obéissant, comme une belle mécanique, aux impulsions de sa nature, elle reste indifférente au monde des humains. Mais si l’on tente de s’emparer de son escarboucle, la bête devient soudain furieuse, fond sur l’imprudent et s’acharne sur lui avec une telle férocité qu’il est bientôt mis en pièces.

Les diverses traditions :

Certaines traditions sont beaucoup moins pures, et la Vouivre s’y présente sous des formes diverses.

Ainsi, la Vouivre d’Avoudrey, qui porte en plus de l’escarboucle une couronne de perles et de diamants, ressemble à nombre de “serpentes volantes” d’autres régions de France ; elle paraît aussi avoir subi l’influence iconographique de la “guivre” qui, sur les blasons, se trouve souvent représentée avec une couronne sur la tête.

La vouivre de Valempoulières, qui passait pour garder un trésor fabuleux, reprend tout simplement le motif mythologique bien connu du dragon gardien de trésor.

La vouivre de Cubry, quant à elle, n’est plus que l’avatar d’un autre dragon, celui que terrasse Saint Georges dans l’iconographie chrétienne.

Il est d’autres traditions encore où la Vouivre n’est plus seulement une bête monstrueuse, mais où elle s’humanise, soit en se présentant comme une créature mi-femme, mi-serpent, soit en ayant été femme dans une existence antérieure.

Ainsi, la Vouivre de Vadans n’est, dans certaines versions, qu’une copie de Mélusine ; dans d’autres, c’était une princesse punie de son égoïsme.

De même, la Vouivre de Vaugrenans, qui aurait été la propre mère de Saint Georges, était devenue dragon à cause de sa méchanceté.

Quant à la Vouivre de Cicon, elle dut sa transformation à l’immense chagrin qui l’accabla à la mort de son fiancé, et qui la rendit folle et acariâtre.

Enfin, la Vouivre passe pour dévorer les petits enfants. Peut-être y a-t-il eu là l’influence du motif héraldique de la “Guivre” avalant un enfant. À moins tout simplement qu’il s’agisse d’une invention de grand-mère, bien commode pour calmer les petits polissons ou interdire aux enfants de s’approcher de la rivière.

_________________

*By Kallindra
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Martinee
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MessageSujet: Re: La Vouivre   Dim 22 Déc - 12:23

Ce n'est pas un ange !
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MessageSujet: Re: La Vouivre   Jeu 26 Déc - 17:38

j'ai été passionnée par la légende et ses à-côtés...
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MessageSujet: Re: La Vouivre   

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